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Randonner malgré les patous

photo Don De Bold, CC
photo Don De Bold, CC

Belle journée de début juillet. Je prévois une montée rapide au Grand Colon, à la fraiche pour retour à midi à la maison. 8h, je sors de la forêt, sous la cabane du Colon. Les moutons! Ils occupent tout  l'alpage. 2 énormes patous me foncent dessus en aboyant. Vraiment pas l'air sympa. Que faire? Impossible de contourner le troupeau, ils occupent tout l'alpage. Passer au travers?  Si les chiens le veulent bien, mais  ils n'ont pas l'air accommodant. Dès que je bouge, ils se mettent à grogner en montant les dents. Pas de berger en vue pour les rappeler. Je suis seul face aux chiens. Je ne monterai pas au Colon aujourd'hui.

 

Des incidents avec les patous, il y a en a tous les jours, chaque randonneur a une aventure à raconter. J'ai vu à la Pra 3 randonneurs bloqués par des patous qui leur interdisaient de bouger alors que je venais de traverser tranquillement le troupeau avec des enfants.. J'ai été mordillé par un patou, qui était présumé gentil. J'ai vu foncer sur moi, de très loin,  2 bergers d'Anatolie au Pré du Mollard. Impressionnant. Mais ils ne faisaient que leur boulot, je me suis arrêté, ils m'ont reniflé et sont repartis. Juste une grosse peur. Mais parfois, ça se passe mal, le chien peut devenir agressif et mordre.

 

Que la montagne serait belle sans les patous!  Des troupeaux sans patous, comme avant. Avant qu'il y ait le loup.

 

Le loup , il est présent et bien présent. A la Pra cet été 2019, 1100 moutons et 5 loups, une meute de 4 et 1 solitaire. Des attaques quasi-quotidiennes, 30 brebis tuées. 3% de perte, c'est comparable au taux de perte habituel, mais ça fait 3% qui s'y rajoutent. 2 louvetiers ont passé des semaines à traquer les loups, sans succès.  La seule parade qui marche plus ou moins, avec le regroupement du troupeau le soir, ce sont les chiens de protection. Comme je n'imagine pas une montagne sans troupeaux (allez voir ce que devient un alpage abandonné à la grande Vaudaine ou sous le Grand Rocher), il faut faire avec les patous.

 

Je viens de parcourir une étude passionnante du CERPAM et de la FAI, un recueil de 30 ans d'expérience sur les chiens de protections: https://cerpam.com/wp-content/uploads/2019/03/Rapport-Chiens-de-protection-Anon-CIMA-2019-red.pdf  .  Le problème n'est pas simple, ni pour les éleveurs, ni pour les autres usagers de la montagne, personne n'a encore trouvé la solution miracle pour protéger le troupeau et éviter les incidents. Mais il y a des pistes à travailler.

 

D'abord comprendre et apprendre comment fonctionnent les chiens. Plus exactement, la meute de chiens de protection, une société hiérarchisée, dont le chef de meute est l'éleveur. Ils se partagent des rôles, ceux qui restent dans le troupeau, ceux qui patrouillent autour (jusqu'à 500m du troupeau!), ceux qui pourchassent les agresseurs. Si un chien vous fonce dessus en aboyant, c'est normal, il fait son boulot de reconnaissance et dissuasion.  La seule attitude à adopter, c'est de s'arrêter, sans montrer de peur ni d'agressivité et d'attendre qu'il vous ait reniflé et identifié comme non hostile.  Pas toujours facile et agréable, surtout avec des enfants!

 

Il se peut qu'il se mette à gronder, c'est sa façon de montrer qu'il vous considère agressif et que vous devez vous soumettre. C'est vous qui êtes sur son territoire! Si vous insistez, il va commencer à mordiller , "pincer" comme disent les éleveurs. C'est le dernier avertissement avant la morsure. Le chien a les mêmes comportements avec un humain qu'avec un autre chien: il montre sa force jusqu'à ce que l'autre s'incline, ensuite il le laisse tranquille. Enfin en principe, il reste hélas des chiens à mauvais caractère, et, normalement, les éleveurs les éliminent.

 

La plupart des morsures résultent de comportements inadaptés de l'homme: ne pas s'arrêter en VTT ou à pied, insister pour avancer quand le chien ne le veut pas, être agressif avec un baton ou une pierre (c'est stupide, le chien est plus gros et ils peuvent être nombreux), protéger son propre chien (qui devrait être en laisse, ou ne pas venir) qui ne comprend pas les codes de la meute, etc...

 

Et ne comptez pas trop sur le berger. D'abord il peut être loin et ne pas vous voir. Ensuite, bien souvent, le berger est un salarié pour l'été, et le patou appartient au troupeau, pas à lui. Le chef de meute auquel il obéit est l'éleveur, pas le berger ou la bergère, qui a parfois du mal à assurer le leadership par intérim.

 

Au bout du bout, c'est le chien qui décide, pas le randonneur. C'est frustrant, mais s'il ne veut pas vous laisser passer (même si vous vous comportez bien, ça peut arriver), c'est à vous de choisir un autre itinéraire. Quelle autre possibilité de cohabitation? Imposer aux troupeaux de ne plus pâturer sur les chemins, imposer la présence humaine du berger en permanence?

 

Le loup est de retour. Il complique beaucoup la vie des éleveurs, il impose la présence des chiens de  protection qui compliquent la vie des usagers de la montagne. Est-ce un prix trop lourd à payer pour le retour du loup?

 

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